UN GROGNARD DEVENU  MAIRE DE ROMAGNE-SOUS-MONTFAUCON : JEAN-LOUIS LACORDE

Lieutenant-voltigeur au 84e Régiment d’infanterie de ligne de 1803 à 1813

La famille de Jean-Louis Lacorde est originaire de Romagne-sous-Montfaucon, canton de Montfaucon, arrondissement de Montmédy à l’époque. Son plus ancien membre connu, Pierre, ainsi que sa femme Élisabeth Gossart vivaient à la fin du XVIIème siècle. Leur fils Antoine, mentionné en 1734, était alors bonnetier. De son second mariage avec Jeanne Leblond il eut un fils Henry, né en 1758, qui fut le père de notre « grognard ».

Henri ou Henry était, au moment de la Révolution, « régent des écoles chrétiennes » à Romagne-sous-Montfaucon, sa paroisse. Avant 1789, la règle était que la commune devait avoir le titre de paroisse pour avoir un maître d’école. L’église exerce alors une main mise totale sur l’enseignement. Souvent même le maître d’école achète sa charge et exerce à son propre domicile. L’école est payante. La mission du « maistre d’escolle », « recteur d’escolle », « régent d’école » est scolaire mais avant tout religieuse, assistance du curé et enseignement religieux. Il peut être révoqué à tout moment s’il faillit à sa mission. Ce n’est qu’avec les Lois de 1881 et 1882 que l’école devient gratuite, obligatoire et laïque.

La Révolution va bouleverser l’ancien régime monarchique rapidement et partout. Même aux confins des provinces les plus éloignées comme en Meuse, on voit se mettre en place les germes et les séquelles de la Révolution commencée à Paris. Dés la connaissance et la mise en place des États généraux le 5 mai 1789, les villageois sont en effervescence et rédigent à Romagne comme partout ailleurs dans le moindre village un cahier de doléances. Les hommes essentiellement participent et osent relever le front. Dés le 14 décembre 1789, est votée la Loi qui met en place une administration uniforme, composée d’un maire, d’officiers municipaux et de notables tous élus pour deux ans. Ce sont les premiers conseils municipaux. Le département de la Meuse sera créé en février 1790. Un Directoire de la Meuse est mis en place avec son lot de commissaires ; des administrateurs de ce directoire sont nommés, deux pour le district de Clermont. Des Gardes Nationales armées sont mises en place un peu partout dans chaque village, des arbres de la Liberté sont plantés et les rues sont rebaptisées. La Révolution survenant et la déchristianisation étant une de ses priorités, les écoles chrétiennes sont fermées. Dés novembre 1789, l’Assemblée constituante met à la disposition de l’État tous les biens du clergé puis décrète dans la foulée la vente des biens ecclésiastiques. Pour survivre, Henri Lacorde devient « fileur de laine ». C’est ainsi qu’il est désigné le 22 brumaire an 7 (12 novembre 1798).

Nous retrouvons pourtant notre Henri Lacorde comme instituteur… à Romagne-sous-Montfaucon. Il a survécu au nouveau régime. La Révolution n’a pas bouleversé tous les cœurs et puis sans doute que les hommes lettrés manquent, le réalisme reprend le dessus ; il  retrouve ainsi son poste d’instituteur après avoir prêté le serment d’ « obéissance aux Constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur ». Ce n’est qu’à cette condition qu’il a pu retrouver son poste et ses élèves. Comme instituteur il connaît une certaine notoriété, il est fréquemment sollicité pour être témoin dans divers actes notariaux. Comme il a du bien, il est qualifié de propriétaire, titre enviable pour l’époque. C’est une sorte de petit notable. Il aura un fils, Jean-Louis Michel qui lui succèdera comme instituteur à l’école primaire de Romagne-sous-Montfaucon. Étant alors aussi soldat durant un certain temps, son père assurera son intérim.

C’est dans ce milieu et ce contexte historique que naît Jean-Louis Lacorde le 14 septembre 1781, ce milieu dans lequel il trouve une solide instruction. L’effervescence et les bouleversements dus à la Révolution lui ont assurément forgé un fort caractère et une facilité d’adaptation. Il faut s’imaginer l’époque et tout le remue-ménage occasionné. Bonaparte, l’Empire vont naître sur ces cendres avec la volonté de propager les idées révolutionnaires.

Jean-Louis Lacorde va se retrouver pris par la conscription à l’âge de 21 ans fin 1802 ; il mesure 1.652m (sic), ce qui est une bonne taille pour l’époque. Il habite à Romagne-sous-Montfaucon où il exerce la profession de sellier, fabriquant marchand de selles mais aussi bourrelier. Il figure dans le tableau des conscrits de la première classe de l’An X, comprenant tous les individus nés avant le 23 septembre 1780. Ses compagnons de recrutement originaires du secteur sont cultivateurs, manœuvres, vignerons, domestiques, savetiers, un tisserand, un boucher, un cordonnier. Affecté comme voltigeur au 84ème Régiment d’Infanterie de Ligne, il part le 11 nivôse An XI c’est à dire le 6 décembre 1802 rejoindre son unité en formation à Montmédy, et de là part en Belgique.

Très vite il est remarqué par ses chefs et dés le deuxième jour de son arrivée, le colonel de son régiment l’affecte au bureau de recrutement du département de la Dyle dont Bruxelles est le chef-lieu. En juin 1803, il est envoyé à l’État-major à Furstenau en Allemagne en qualité de secrétaire du commandant de cette ville. En janvier 1804, il est secrétaire du lieutenant-colonel commandant la place d’Arnheim et greffier du conseil de guerre permanent de la 2ème division de l’Armée de Hollande. En 1806, il devient secrétaire du commissaire des guerres et greffier du conseil de guerre permanent de la 2ème division de l’armée d’Italie. Toutes ces affectations nous confirment qu’il est instruit, estimé et digne de confiance. S’entremêlent à ces missions les grades successifs jusqu’à celui de lieutenant.

Néanmoins pendant plus de dix ans il va participer à toutes les grandes campagnes de Napoléon. Blessé le 16 avril 1809 à Sacile en Italie, il suit malgré cela son unité ce qui révèle chez lui une belle force de caractère. En 1810, sept ans après son départ, il obtient un congé pour aller voir sa famille. Il arrive à Romagne-sous-Montfaucon le 27 septembre 1810, il y passera l’hiver et repartira le 19 mars 1811. Il va suivre son régiment, le 84ème Régiment d’Infanterie de Ligne dans tous ses combats : Hollande, Italie, Tyrol, Autriche, Allemagne, Pologne, Russie. Tous les déplacements se font à pied tambour battant. Il est à Wagram, Moscou, au passage de la Bérézina… Lors de la bataille de Borodino (La Moskowa) le corps d’armée auquel il appartient compte cinquante mille hommes ; ils ne sont plus que vingt-deux mille en quittant Moscou.

Le 15 septembre 1812 il entre à Moscou et assiste au grand incendie de cette ville. Il faut retourner en France avant le gros de l’hiver et la retraite s’amorce le 18 octobre. Le 24 octobre Jean-Louis est grièvement blessé au pied droit par un éclat d’obus à la bataille de Malo-Jaroslawetz. Bien qu’éclopé il continue la retraite pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Le 27 novembre c’est le passage de la Bérézina : « Moi qui étais blessé, j’eus bien de la peine, je pensais bien que ce passage était mon tombeau » écrit-il. Il fut un des derniers parmi ceux qui passèrent. Beaucoup périrent noyés.

Harcelé par les Cosaques, épuisé, les pieds gelés, blessé, il parcourt le chemin au milieu d’une foule hostile pour arriver finalement à Landau, le 5 mars 1813, où il passe un examen de santé ; le chirurgien fait état de ses infirmités : une ancienne blessure par coup de feu à la jambe droite, le pied gauche gelé en Russie avec perte du gros orteil et partie des autres doigts. Il est réformé le 8 mars et l’administration lui accorde une pension. Il est éclopé à vie mais sans doute satisfait de son grade de lieutenant après dix ans deux mois et dix sept jours au service de la Patrie.

Il arrive à Romagne le 17 mars 1813, il a 32 ans, n’est pas en très bonne forme et claudique, cela le gêne pour se déplacer. Est-ce pour cela qu’il est resté célibataire ?

En 1826 à l’âge de 45 ans, sa fortune personnelle est estimée à six cent francs. Il est retraité, il s’emploie à gérer sa petite fortune et à gérer les affaires familiales. Il a surtout acquis une grande notoriété de « grognard » revenu vivant des combats à la différence de beaucoup d’autres morts anonymes sur les lieux de combats. Les récits oraux de ses exploits font sans doute de lui un petit héros local. La mémoire de Napoléon et de sa grandeur reste à jamais dans les esprits de tous les Français. Sa famille chérit cette mémoire puisque dans l’inventaire des biens familiaux fait pour les dommages de guerre en 1919, il est noté toute une série de sculptures et portraits de Napoléon et Joséphine, une canne à leur effigie, plusieurs bustes… perdus à jamais dans la Grande guerre, pillés par les Allemands qui occupent Romagne de 1914 à 1918 !!! Un petit cadre peint du portrait du lieutenant Lacorde échappe miraculeusement à ces pillages.

Après treize ans de silence, c’est en 1826 que va commencer pour notre  « grognard » une autre mission. A cette date, M. de Poudenhove écrit d’Aincreville, commune proche de Romagne au sous-préfet de Montmédy pour lui faire savoir que l’opinion publique de Romagne désire pour maire, le poste étant vacant, M. de Pouilly, M. Lacorde ou M. Picquet. M. de Pouilly, étant actuellement maire de Cornay, commune où il a son domicile, sa famille et ses affaires, ne peut prendre, tout au moins pour l’instant, l’administration de Romagne. M. Lacorde serait un excellent maire, écrit-il, mais il refuse en raison de ses blessures, ne pouvant assurer certaines charges extérieures. La place d’adjoint lui conviendrait mieux d’autant que l’adjoint actuel a donné sa démission, étant forgeron et débordé par son travail. Enfin, M. Pierre Picquet, marchand de bestiaux, âgé de cinquante ans, père de six enfants, ayant un revenu de cinq cents francs, pourrait accepter. C’est un homme « probe, bien pensant, fils d’un ancien maire de Romagne, (celui qui présida au serment de fidélité à l’Empereur, en l’an VII) et conjointement avec M. Lacorde il pourrait bien faire marcher l’administration de la commune ».

Les étapes de la nomination à des postes que Jean-Louis n’a pas sollicités mais que l’opinion publique le porte à accepter, reflétant l’esprit du temps, sont intéressantes à observer.

  1. Picquet finalement refuse ce poste et c’est ainsi qu’outre la gestion de ses biens, Jean-Louis Lacorde assure à partir du 5 Juillet 1826 et jusqu’au 20 décembre les fonctions de maire de Romagne par intérim dans l’attente de la venue de M. de Pouilly qui a accepté cette charge en venant habiter à Romagne. Le sous-préfet avait soumis au préfet trois noms pour remplacer M. Gatelet, l’adjoint démissionnaire :

– Lacorde Jean-Louis, officier pensionné, quarante-cinq ans, célibataire, fortune personnelle évaluée à six cents francs.

–  Clause Michel, cultivateur, quarante ans, marié, cinq enfants, fortune évaluée à sept cents francs.

– Barthélémy Pierre-François, tailleur, quarante-cinq ans, marié, trois enfants, fortune évaluée à quatre cents francs (revenu annuel).

C’est Jean-Louis Lacorde que le préfet choisira et à qui il accorde sa confiance en le nommant définitivement adjoint.

  1. de Pouilly viendra s’installer le 20 décembre 1826 à Romagne. Le préfet le nomme alors maire à compter de cette date. Jean-Louis Lacorde demeure comme adjoint.

Après le coup d’état de 1830, le sous-préfet signale au préfet que M. de Pouilly est « hostile au nouvel ordre des choses. Il s’est de plus approprié avec le maire de Bantheville un chemin et tous deux cherchent à dégoûter de servir dans la Garde nationale. En conséquence ces deux maires doivent être rapidement démis et remplacés ». Ce qui fut fait et ainsi notre « grognard » devient officiellement maire de la commune de Romagne-sous-Montfaucon le 28 décembre 1830, charge qu’il ne récusera pas cette fois et fonction qu’il exercera jusqu’à sa mort le 9 janvier 1841 pour la plus grande satisfaction de tous ses concitoyens.

Le sous-préfet de Montmédy le proposa pour faire partie de la Légion d’Honneur le 4 mai 1833, non en sa qualité de maire, mais pour les faits d’armes par lesquels il s’était illustré. Il n’y eu pas de suite. Ceci montre néanmoins, en quelle estime on le tenait.

Décédé avant sa création, il n’eut pas la chance de recevoir la Médaille de Sainte Hélène qui fut créée le 12 août 1857 par décret. Elle récompensa les 405 000 survivants de l’épopée napoléonienne. Il nous survit néanmoins grâce à son portrait et à ses écrits.

Il y a quelques années Jean-Paul Devries qui possède à Romagne sous Montfaucon un petit musée « Romagne 14-18 », à voir absolument, a retrouvé dans les champs un objet de famille : un embout de canne en ivoire représentant d’un côté la face de Napoléon et de l’autre la face de Joséphine. Nous avons pu identifier cet objet de valeur comme venant de ma grand mère Emilienne Lacorde qui le possédait avec certitude dans la mesure où des documents signés du maire atteste après la fin de la Grande Guerre de cet objet. Ma famille vouait alors après les exploits et le récit de Jean-Louis Lacorde un grand culte à Napoléon et possédait de nombreux objets de cette époque. Les Allemands ont fait exploser le coffre fort de ma grand-mère dès septembre 1914 pour le piller et ont volé tous ces objets dévolus à Napoléon. Dans ses dommages de guerre elle établit cette liste et cet embout de canne y apparaît bien. Histoire extraordinaire !!!

 

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